Les idées appartiennent à tout le monde !
Par Lawrence Lessig Juin 2005
Ce matin-là, nous sommes entrés dans le camp de jeunesse en passant en contrebas d’une longue route de graviers blancs, en-dessous d’une barrière en bois. Déployées sur un côté, et jusqu’à perte de vue, des rangées et des rangées de tentes. Devant elles, il y avait un grand nombre de douches, où des centaines d’enfants en maillot de bain grouillaient en attendant de pouvoir se rincer. On aurait dit un camp de réfugiés.
Et, d’une certaine manière, c’en était un. Plus de cent mille personnes étaient venues à Porto Alegre, au Brésil, pour assister au Forum social mondial, un rendez-vous dont le but est d’offrir une alternative progressiste au plus petit — mais bien plus célèbre — Forum économique mondial qui se réunissait à Davos, en Suisse (voir la Lettre en provenance de Davos, avril 2005).
Juste après les douches se trouvait un vaste ensemble de cabanes en bois, reliées par une toile tendue au-dessus de leur toît. C’était l’espace logiciels libres. À droite, une salle de formation qui contenait plus de 50 PC disposés sur de longues tables. Tout au bout, un écran géant où 20 à 30 jeunes regardaient un formateur expliquer le fonctionnement d’un logiciel de montage vidéo. Toutes les machines fonctionnaient avec des logiciels libres exclusivement : le système d’exploitation GNU/Linux, le navigateur Mozilla, et
une suite logicielle de production multimédia, que je n’avais pour la plupart jamais vus nulle part sur aucune machine.
On avait l’impression que la salle était transformée en boîte de nuit. Trois personnes aux allures de DJ étaient réunies autour d’une table pleine de machines ; ils testaient le son et maniaient avec dextérité des boutons de commande élaborés. Néanmoins, ils n’étaient pas des DJ, mais des VJ : des ‘video-jockeys’ qui préparaient une démonstration des outils qu’ils avaient fabriqués pour, comme ils le disent, « recycler la culture ». Cette musique aurait semblé totalement à sa place dans la discothèque la plus branchée de New York, pour autant que je puisse dire ; mais les images, un collage d’images de télévision et de couleurs, étaient présentées d’une manière qui était pour moi totalement inédite. Des extraits de vidéos étaient mixés à l’écran en même temps que la musique était diffusée. Les VJ utilisaient un appareil de contrôle semblable à une platine, qui commandaient un puissant équipement vidéo numérique conçu pour mixer des images au lieu de disques.
Dans une autre pièce, 50 autres machines baignaient dans une lumière jaune qui passait à travers la toilede la tente. John Perry Barlow, l’ancien parolier des Grateful Dead et cofondateur de l’Electronic Frontier Foundation, était sur une chaise, penché sur son PowerBook, et discutait avec quelqu’un. Il leva la tête et sourit : \og C’est (le rédacteur du New-York Times) John Markoff à Davos \fg. De toute évidence, la salle baignait aussi dans les ondes Wi-Fi.
Dans la salle, un groupe de cinq ou six Brésiliens attendait pour
nous rencontrer. Une équipe de tournage attendait aussi. Ils filmaient un documentaire. Ces Brésiliens étaient nos guides, et j’étais là pour comprendre en quoi consistait un espace logiciels libres.
Les bonnes ‘gnou’velles de Richard Stallman
Tous les lecteurs de ‘Technologiy Review’ ont sûrement entendu parler des « logiciels libres ». La Free Software Foundation est née il y a 20 ans sur le campus du MIT ; c’est Richard Stallman, un chercheur du MIT, qui a présidé à sa naissance. Le logiciel libre, c’est du code porteur d’une promesse. En fait, il est porteur de cinq promesses (dont quatre explicites et une implicite), d’après la définition de la Fondation. Ces cinq promesses — numérotées à partir de zéro à la manière des geeks — sont les suivantes :
- (0) la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ;
- (1) la liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de l’adapter à vos besoins ;
- (2) la liberté de redistribuer des copies, donc d’aider votre voisin ;
- (3) la liberté d’améliorer le programme et de publier vos améliorations, pour en faire profiter toute la communauté.
Les libertés (1) et (3) en impliquent une dernière, d’égale importance : l’accès au code source du programme. Tout programme qui offre à quiconque ces libertés est « libre » ; tout logiciel qui compromet l’une d’elles ne l’est pas.
Stallman lança son mouvement en réaction aux changements qui s’opéraient dans le milieu de la programmation logicielle. Dans le monde qu’il avait connu, les programmeurs étaient une sorte de scientifiques guidés par l’éthique. Les développeurs travaillaient sur des problèmes en commun, et partageaient les connaissances issues de leur travail. Il y a plus de 60 ans, le sociologue Robert Merton disait de la science que « les attaques naissantes et réelles contre l’intégrité de la science ont mené les scientifiques à reconnaître leur dépendance à l’égard de types particuliers de structure sociale » ; donc, Stallman pensait lui aussi que la
liberté de programmer se trouvait confrontée à des « attaques naissantes et réelles ». La défense de cette liberté, pensait-il, dépendrait de « types particuliers de structure sociale ». Il a donc cherché à en créer une qui aiderait les développeurs à préserver l’intégrité que leur discipline devait avoir selon lui. Le fondement
de cette structure serait un système d’exploitation « libre », inspiré d’Unix sans être Unix (et donc intelligemment nommé GNU — ‘Gnu is Not Unix’ : Gnu N’est pas Unix).
À l’époque, l’ambition de Stallman semblait à beaucoup de monde hors de portée. Ni la moindre personne, ni le moindre collectif n’avait jamais réussi à mener à son terme un projet logiciel à l’échelle d’un système d’exploitation complet. Il n’y avait aucune raison de croire que Stallman et ses partisans réussiraient. Mais ils commencèrent par les premières étapes — les outils et l’échaffaudage avec lesquels tout le reste pourrait être construit. Cela incluait nombre des parties les plus importantes du projet GNU comme son compilateur, le ‘GNU Compiler Collection’ (GCC) et une partie des outils les plus magnifiques, comme l’éditeur Emacs. Et chaque partie était enveloppée dans l’idée la plus brillante de Stallman : une licence qui assurerait que le code qu’il créait resterait libre pour toujours.
La ‘GNU General Public License’, ou GPL, est une licence de droit d’auteur (‘copyright’ ndt). Dans le langage du mouvement du logiciel libre, on parle aussi de licence ‘de gauche d’auteur’ (‘copyleft’ ndt). Comme toute licence copyright, elle impose des conditions sur les usages des produits qu’elle régit. Comme toute licence logicielle copyleft, elle inclut parmi ses conditions la nécessité que les changements apportés au code protégé soient partagés s’ils sont redistribués. Cette exigence du copyleft est une chance pour certains (ceux qui partagent l’objectif de répandre les logiciels libres) ; c’est une malédiction pour d’autres (ceux qui voudraient donner une valeur ajoutée au projet et en être les bénéficiaires exclusifs). Stallman a fait le pari qu’il y aurait assez de monde pour considérer comme une chance l’idée de construire un système d’exploitation libre.
Malgré six années au sein du projet, GNU n’avait pas encore son coeur, c’est-à-dire le noyau du système d’exploitation qui permet de contrôler le matériel d’un ordinateur. Stallman ne sera pas à l’origine de cette partie. En 1991, Linus Torvalds, un étudiant finlandais, annonça les débuts d’un noyau sous GPL. Des hackers commencèrent à intégrer le noyau (qu’ils surnommèrent “Linux”) dans GNU. Au milieu des années 90, un système d’exploitation libre, complet et qui fonctionnait se répandit sur Internet. A la fin des années 90, GNU/Linux était devenu un concurrent puissant et gratuit au système d’exploitation Windows de Microsoft (voir “How Linux Could Overthrow Microsoft,” p. 64).
By Lawrence Lessig June 2005